- Pièce chorégraphique
- Publication
- 12.07.2026
(La)Horde, en bonne compagnie
Marine Brutti, Jonathan Debrouwer et Arthur Harel forment le collectif à la tête du Ballet national de Marseille. De Madonna à Rosalía en passant par Angèle, les stars de la pop ne jurent que par eux.
Par Philippe Noisette pour les Echos
Marine Brutti, Jonathan Debrouwer et Arthur Harel font tout à trois, les créations comme les interviews. Préférant le plus souvent se présenter comme collectif (La)Horde que de signer chaque spectacle de leur nom. À la tête du Ballet national de Marseille depuis 2019, ils sont devenus les coqueluches de la pop. Madonna, Angèle ou Rosalía, la liste de leurs collaborations donne le tournis. Clip, show, court-métrage, mode, (La)Horde est incontournable.

Avec un profil atypique, Marine Brutti, Jonathan Debrouwer ayant étudié les arts décoratifs, Arthur Harel, la danse, ils tranchent dans le milieu chorégraphique. Eux-mêmes se définissent comme « pas catégorisables. On reste libres ». Ils ont créé le collectif (La)Horde en 2013. « Enfants » des réseaux sociaux, riches de rencontre avec des communautés de danseurs nés après l’internet, ils ne veulent surtout pas s’enfermer dans un style.
Ils admirent l’Italien Romeo Castellucci et son théâtre très visuel ou la danse physique du Belge Wim Vandekeybus. Leur culture mêle cinéma, jeux vidéo et questionnements sociétaux. « Il y a une continuité dans les discussions qui ont lieu entre nous. Un flux qui nous permet d’avoir une “veille”, où l’actualité se confronte à des sujets vieux de dix ans. Ces références, ces centres d’intérêt on va les mettre sur la table avant de se lancer dans un projet. D’une certaine façon, nous sommes en création tout le temps », analysent-ils.
Rencontrés le lendemain de la première de Après moi, le déluge au festival Montpellier Danse, presque décontractés, les trois amis ne laissent rien paraître de la pression qui pèse sur les épaules. Une tournée mondiale se profile déjà pour ce qui est l’un des événements du moment alors que la danse traverse une vraie crise dans l’Hexagone. Les places pour leur opus se sont arrachées en une semaine.
« Nous faisons un art qui n’est pas contraint par un objectif de rentabilité mais qui est citoyen. On pense toujours aux spectateurs, à jouer pour eux. S’adresser à l’autre, ce n’est pas de la naïveté, ni de la prétention. Ce qui est important, c’est de rester exigeant. » Leurs derniers spectacles, avec des scénographies imposantes, touchent une audience nouvelle, pas seulement des fans de danse contemporaine mais aussi de musique électronique ou des biennales d’art actuel. Un vent de fraîcheur dans les théâtres.

À la tête du Ballet de Marseille
En juin 2019, la nouvelle de la nomination de Marine Brutti, Jonathan Debrouwer et Arthur Harel à la tête du Ballet national de Marseille en réjouit certains, en surprend ou en agace d’autres. Ces trentenaires se retrouvent à diriger ce qui est devenu l’un des plus prestigieux centres chorégraphiques nationaux, doté de plus de 4 millions d’euros de budget. Créé pour le chorégraphe Roland Petit, ce lieu aux courbes rétrofuturistes en lisière du parc Borély possède de beaux studios de répétition.
Après le départ de Petit, il a connu des directions successives un peu chaotiques. (La)Horde en fait un projet du XXIᵉ siècle, « plaçant en son cœur la jeunesse, les enjeux numériques, des expériences nouvelles et radicales », pour reprendre les termes du communiqué du ministère de la Culture. Surtout, le collectif arrive avec un réseau international et de nombreuses dates de représentations à la clé. Aux yeux d’observateurs, ce parachutage de créateurs arty et « parisiens » est une offense à Roland Petit. C’est oublier que le chorégraphe de Carmen, mari de Zizi Jeanmaire, a travaillé pour Hollywood, créé avec les Pink Floyd et Jean Cocteau !
Après des débuts frileux, Marine Brutti, Jonathan Debrouwer et Arthur Harel trouvent leur marque dans la cité phocéenne. Et font même revenir la grande chorégraphe américaine Lucinda Childs au répertoire de l’institution.

En 2021,
ils donnent une version plein air de Room With a View sur les terrasses du Ballet national de Marseille. Puis un spectacle sur une scène flottante dans le Vieux-Port pour 20 000 personnes. Surtout, ils apportent à ce lieu un supplément d’âme.
« Nous faisons beaucoup d’ouvertures de studios à Marseille. Ainsi le Ballet partage son bâtiment avec l’École de danse. C’est inspirant de voir des étudiants venir observer nos danseurs au travail. Et lorsque nous ouvrons nos répétitions, 200 personnes passent. Il y a le désir de faire œuvre au quotidien. Nous voyons le Ballet national de Marseille comme un laboratoire de recherche », commentent-ils. La compagnie est sans frontière, attentive aux questions de diversité. Un « Safe space » chorégraphique en résumé.
Pour chaque audition, la bande est très sélective. Pas question de faire venir 1 000 personnes. « L’audition, c’est un moment de rencontres avant tout. Surtout pas un examen. » Néanmoins, le BNM est devenu l’une des institutions chorégraphiques les plus désirables et désirées. « On avance ensemble », clament les directeurs créateurs. Ils revendiquent de s’attaquer aux mythologies contemporaines, invitent l’écrivain de science-fiction Alain Damasio à leurs côtés. Mais toujours avec un sens du show. On danse beaucoup dans leurs créations, on réfléchit un peu aussi.

Avec Après moi, le déluge, ils abordent ainsi le bio-hacking, manière de « pirater » son corps dans le but d’atteindre une jeunesse à perpétuité. « Il n’y a pas une volonté de réalité, on joue avec les symboles », précise la triplette. Sur le plateau, trois danseurs grimés en vieillards autour d’une piscine semblent à la recherche d’une éternité improbable, celle-là même qui préoccupe Elon Musk ou Vladimir Poutine. Un sujet d’une brûlante actualité.

Ce 28 février 2026, aux Brit Awards, grand-messe de la musique anglaise beaucoup moins formatée que les Grammy Awards américains, ils ont réussi leur coup. La star catalane Rosalía y reprend son tube Berghain, extrait de l’album Lux unanimement salué. Dans cette version live, les violons laissent la place aux rythmes techno. Invitée de la performance, l’Islandaise Björk est de la partie, ou plus exactement de la party, des dizaines de danseurs sur la scène transformant la performance en rave. Derrière ce tableau survolté, qui fera le tour des réseaux, on retrouve les Français de (La)Horde. Un mois plus tard, Rosalía entame sa tournée internationale à Lyon. Un show immédiatement acclamé pour son originalité et son perfectionnisme. Un véritable hommage à la danse voulue par la chanteuse.
