
Théo Mercier - Fossil Opera
Fossil Opera
Le Voyage à Nantes, Place Graslin, Nantes, France
4 juillet – 6 septembre 2026
À la fin du 18e siècle, Jean-Joseph-Louis Graslin, receveur général des fermes du royaume, souhaite créer un nouveau quartier à l’ouest de la ville, sur la colline dominant le port. Il confie le projet à Mathurin Crucy, architecte-voyer de la Ville, chargé de dessiner à la fois le quartier et le théâtre qui en sera le cœur. La place en hémicycle qui voit le jour est pensée comme un dispositif de mise en scène réciproque : depuis les balcons des immeubles riverains, les habitants admirent le spectacle de la ville ; depuis les balcons du théâtre, ils se divertissent du spectacle des hommes. Un geste fondateur : dompter la matière brute, lui substituer la pierre taillée, l’ordonnance néoclassique. Avec Fossil Opera, Théo Mercier rouvre ce sol dompté non pour effacer le geste de Graslin, mais pour faire resurgir ce qu’il recouvrait.
Autodidacte revendiqué, Théo Mercier a développé une pratique qui refuse les cloisonnements. Sculpture, performance, mise en scène, installation in situ : les médiums sont chez lui des vases communicants. Ce qui traverse l’ensemble de son œuvre, c’est une obsession pour la matière en transformation, l’objet qui mue, le déchet qui devient organisme, l’architecture qui respire. Il envisage la sculpture comme un metteur en scène, et la mise en scène comme un sculpteur. Puisant dans l’anthropologie, la géopolitique et la mémoire collective pour composer des œuvres situées à la lisière de l’animé et de l’inanimé, du statique et du mobile, il construit des fictions visuelles où le passé et le présent s’érodent mutuellement, non sans humour ni étrangeté.
Pour Graslin, Théo Mercier convoque le sable, matière au cœur de sa démarche depuis plusieurs années, et avec laquelle il investit pour la première fois l’espace public, en extérieur. Sur le parvis de l’Opéra, il en orchestre une éruption lente et tellurique : le sol semble se fendre pour laisser remonter, depuis les entrailles de la place, une vague de sable compacté et sculpté en forme d’ammonites géantes, s’élevant jusqu’à 4,40 m. La topographie se retrouve bouleversée, entre séisme et rêve. Comme soulevé par cette impulsion souterraine, l’enfoui resurgit à la surface : des gravats arrachés aux chantiers nantais, témoins muets des mutations continues de la ville ; des voitures à moitié ensevelies, vestiges du temps récent où la place aujourd’hui piétonne était encore livrée à la circulation. Le temps d’un été, la place se fait terre, endroit de tous les possibles, de toutes les naissances, de toutes les révolutions ; lieu d’enfouissement et de surgissement, de soulèvement, de glissement et de tremblement.
À ce soulèvement de la matière répond une autre force : le son. Diffusant chacune leur partition depuis l’habitacle, les voitures contrebalancent la brutalité éruptive du séisme. Comme si, dans ce chaos, l’opéra reprenait ses droits. Elles deviennent les interprètes de cette partition à ciel ouvert, témoins vivants d’opéras qui se rejouent sur la place. Fossil Opera se fait alors objet scénique autant que sculpture : l’installation rejoue, à sa manière, la vocation de la place Graslin, dédiée depuis sa naissance au théâtre et à l’opéra. Elle compose une stratigraphie vertigineuse, le sable de nos constructions, les débris de nos démolitions, les voitures de notre modernité. Tout cela confus, enfoui, et soudainement restitué à la lumière.
Fidèle à la démarche de l’artiste, Fossil Opera n’est qu’un emprunt fait à la matière : le sable provient de carrières de la région, les gravats des chantiers de la ville, les voitures d’un garagiste nantais. À l’issue de l’événement, chaque élément regagnera son circuit d’origine. La matière rendue là où elle fut puisée, comme si l’installation n’avait été qu’une parenthèse dans le cycle continu des transformations de Nantes.