© Roland Simounet © Pascal Delcey


LE BALLET NATIONAL DE MARSEILLE

Créé sur mesure pour le génial Roland Petit, le Ballet national de Marseille (BNM) est aujourd’hui encore un lieu incontournable de la création chorégraphique en Europe. Retour sur trois directions et quarante ans de créations.

- ROLAND PETIT
Des Ballets de Marseille (1972-1981) au Ballet national de Marseille (1981-1998), pendant vingt-six ans, Roland Petit donne à la ville une stature culturelle internationale jusque-là inimaginable. Son départ pour la Suisse en 1998, et sa disparition en 2011, laissera Marseille doublement orpheline.

« Marseille m’a offert la liberté de créer. » Voilà comment Roland Petit, maître incontesté de la danse moderne, rend hommage à la ville qui, pendant vingt-six ans, a vu s’épanouir son répertoire. L’histoire d’amour entre Marseille et le couple Roland Petit - Zizi Jeanmaire commence en 1972, quand Gaston Defferre lui propose de créer de toutes pièces une compagnie qui rayonnerait en France et dans le Monde. Roland Petit est encore propriétaire du Casino de Paris où il monte des spectacles pour sa pétillante compagne, mais l’entreprise parisienne est un gouffre financier et le chorégraphe profite cette opportunité pour asseoir son prestige dans une institution, taillée à sa mesure. Il crée alors les Ballets de Marseille et abandonne le Casino de Paris quelques années plus tard.

Avec sa première création phocéenne, en 1972, Roland Petit ancre définitivement sa modernité et son insoumission dans la ville en rendant hommage à la musique rock dans une salle habituellement destinée aux grandes rencontres sportives ! Avec Pink Floyd Ballet donné salle Vallier et accompagné en live par le groupe mythique qui, hissé sur un praticable, surplombe les danseurs, le chorégraphe prévient : « Le ballet, il faut d’abord y venir. Ensuite, on est séduit. C’est physique. Donc, je suppose que tous les jeunes vont venir voir les Pink Floyd à Vallier et qu’ainsi, ils vont adopter les Ballets de Marseille. »

Et les jeunes viennent effectivement. D’autres aussi, comme le poète Aragon qui fait alors le déplacement, peut-être plus sensible à Allumez les étoiles, l’autre ballet de ce programme inaugural double, créé l’année précédente en Avignon d’après un argument du poète Jean Ristat sur Vladimir Maïakovski.

Né en 1924, fils de la styliste Rose Repetto, à qui il demanda de créer des chaussons de danse, Roland Petit est formé au ballet de l’Opéra de Paris, notamment par Serge Lifar. Sa réputation de chorégraphe, il la conquiert dans l’après-guerre, en collaborant avec Cocteau, Brassaï, Kosma et Prévert.

Dans les années 1970 et 1980, il attire à Marseille des artistes mythiques comme les étoiles Maïa Plissetskaïa et son couturier Yves Saint-Laurent (La Rose malade, 1974) ou encore Mikhaïl Barychnikov (La Dame de Pique, 1978). Il met en scène les œuvres graphiques de David Hockney (Septentrion, 1975) et de Keith Haring (Le Mariage du Ciel et de l’Enfer, 1984) ; la musique d’Art Zoyd (Valentine’s love songs, 1998) et de Gabriel Yared (Le Diable amoureux, 1989) ; les textes d’Edmonde Charles-Roux (La Nuit transfigurée, 1976) qui disait du chorégraphe : « C’est mon frère de cœur. »

Mais ce pourquoi les Marseillais lui sont encore reconnaissants, c’est d’avoir exporté une Marseille prestigieuse et avant-gardiste sur les plus grandes scènes du monde. Car, durant toute sa période méridionale, Roland Petit est un génie que l’on s’arrache. Le cinéma d’Hollywood et les théâtres de Broadway le consacrent. Et des compositions aussi légendaires que Carmen ou La Dame de Pique sont au répertoire des plus prestigieux Ballets.

À partir de 1981, la compagnie prend officiellement la dimension qu’elle mérite et devient le Ballet national de Marseille. Quelques années plus tard, en 1992, Roland Petit ouvre l’École nationale supérieure de danse de Marseille qui accueille aujourd’hui encore des danseurs du monde entier dans l’écrin blanc conçu par l’architecte Roland Simounet, évocation moderne d’un village maure.

- MARIE-CLAUDE PIETRAGALLA
Première directrice du Ballet national de Marseille après Roland Petit, la période phocéenne de Marie-claude Pietragalla (1998-2004) a vu émerger un nouveau répertoire, ouvert à d’autres styles que celui du maître : Marie-Claude Pietragalla, qui arrive aux commandes de la deuxième compagnie chorégraphique permanente de France après le ballet de l’Opéra de Paris, a pour ambition de créer un style où tous les styles pourraient se rassembler afin de lui permettre de s’exprimer sans entrave. Les marseillais, qui aiment les stars y compris dans la danse, se réjouissent de l’arrivée d’une diva populaire et débordante de projets. Entrée à 9 ans à l’École de danse de l’Opéra de Paris, la belle Corse intègre le corps de Ballet dès 16 ans. Elle y interprète aussi bien Noureev et Lifar que Martha Graham et Béjart et captive les chorégraphes contemporains, qui vont créer pour elle (Don’t look back de Carolyn Carlson) ou l’inviter dans leurs ballets (Les Variations d’Ulysse de Jean-Claude Galotta). Six ans après sa nomination, son mandat prend fin. Marie-Claude Pietragalla laisse un dernier message au Ballet national de Marseille : Ni Dieu Ni Maître, vibrant hommage à Léo Ferré.

- FREDERIC FLAMAND
Tandis que Marie-Claude Pietragalla crée sa propre compagnie et revient régulièrement proposer ses créations au public marseillais, notamment au Théâtre Toursky où elle a gardé l’amitié farouche de Richard Martin, le chorégraphe Frédéric Flamand prend la tête du Ballet national de Marseille dont l’histoire, pour la seconde fois est à réinventer. Peu habitué des scènes et du public marseillais - malgré un passage remarqué lors de l’édition 1998 du Festival de Marseille avec Moving Target - le nouveau directeur du BNM affiche un style très différent des directions précédentes. Doux, discret, affable, Frédéric Flamand affiche une solide expérience. Pour venir à Marseille, il achève une mission de douze ans à l’ex-Ballet royal de Wallonie, après avoir transformé ce temple de la danse néo-classique en première compagnie de danse contemporaine de Belgique, rebaptisée Charleroi/Danses. Son arrivée à Marseille en 2004 ne modifiera pas sa trajectoire artistique commencée en 1973 avec sa première compagnie, Plan K, pour laquelle il montre sa formidable capacité à abolir les frontières entre différentes disciplines artistiques. Mordu d’architecture, inspiré par les techniques artisanales et industrielles, celui qui est autant metteur en scène, acteur que chorégraphe collabore depuis longtemps avec de grands noms tels que Jean Nouvel et Thom Mayne. Les trois premières années de sa direction au BNM, il conçoit avec Dominique Perrault La Cité radieuse, avec Zaha Hadid – qui signera quelques mois plus tard l’architecture de la Tour CMA/CGM, la plus grande de la ville – Metapolis II, avec les frères Campana Métamorphoses. En 2010, il sollicite l’architecte et plasticien chinois Ai Weiwei pour son ballet graphique La Vérité 25X par seconde. Avec Frédéric Flamand, le BNM a retrouvé ses ors d’antan en proposant sur les plus grandes scènes de contempler, à travers ses créations, le monde de demain.

- EMIO GRECO I PIETER C. SCHOLTEN Le mandat de Frédéric Flamand se terminant à la fin de l’année 2013 qui aura consacré Marseille capitale Européenne de la Culture, le duo Greco I Scholten nommé dès février 2014, se met en quête d’une identité nouvelle pour le CCN de Marseille. Leur projet passe incontestablement par un regard à la fois attentif et critique sur le ballet et se développe à travers une collaboration européenne durable avec le Centre international d’arts chorégraphiques (ICK), qu’ils ont fondé en 2009 à Amsterdam, après pratiquement 15 ans d’un parcours artistique marqué par un style unique, où la puissance du corps du danseur est au centre de leur intérêt. A Marseille, ils mettront en œuvre une ligne artistique s’articulant autour de deux thématiques principales : « le corps en révolte » sur l’expression et la présence de la danse ainsi que la position de l’artiste dans la société et « le corps du ballet » sur la recherche et le développement d’une nouvelle forme de ballet contemporain.

extraits : In Marseille Culture(s), éditions HC, 2012
Par Jean Contrucci et Francis Cossu

Roland Simounet est né en 1927 à Alger.

Il étudie à l’Ecole d’Architecture d’Alger, puis à Paris et commence à construire en 1951.

Il participe au Congrès International des Architectes Modernes et conçoit La Cité de transit de Djenan El Hasan en 1956-1958, celle de Timgad en Algérie et la Résidence Universitaire de Tananarive à Madagascar.

En France, il réalise principalement l’École d’Architecture de Grenoble en 1977, la rénovation de l’Ilot n°1 à Saint-Denis et trois musées : le Musée de la Préhistoire à Nemours de 1975 à 1979, le Musée Picasso à Paris en 1985 (réhabilitation de l’Hôtel Salé), et le Musée d’art moderne Lille Métrople de 1979 à 1983.

Membre de l’Académie Française d’Architecture, Roland Simounet a reçu en 1977 le Grand Prix National d’architecture et l’Equerre d’Argent en 1985 pour son travail sur le Musée Picasso.

Le bâtiment qui abrite le Ballet National et son Ecole de danse dans le Parc Henri Fabre à Marseille est inauguré en 1992.

Mouvement, équilibre, défi, liberté, joie

Courir, gravir, trépigner, dévaler, se presser, s’épanouir dans le travail, se détendre : étapes proposées pour un parcours vivant dans l’École Nationale Supérieure de Danse de Marseille. Comme un grand praticable, une rampe montant en pente douce mène au seuil de l’édifice, une cour intérieure surélevée, à ciel ouvert.
Regroupés, élèves et danseurs entrent dans le vestibule baigné de lumière, prolongé d’emmarchements. Deux escaliers de part et d’autre du porche, largement dimensionnés, à simple volée droite, répartissent élèves et danseurs et les attirent vers le niveau du rez-de-jardin.
Ici les élèves de l’École s’engagent dans leurs coursives périphériques, passant par leurs vestiaires, avant de rejoindre les studios qui leur font face.

Là, les danseurs de la Compagnie gagnent leurs vestiaires et leurs loges, installés dans le secret d’une large enveloppe courbe en abside du grand studio. Pour eux, le mouvement se prolonge vers les niveaux supérieurs, où salles de repos, rampes douces et terrasses dallées s’articulent et se déploient en labyrinthe ouvert sur le ciel.

Le parcours vivant, actif, faisant alterner passages abrités et espaces lumineux, mène au coeur de l’édifice. Volumes apaisants des studios de l’École, d’une géométrie simple, baignés d’un jour diffus. Vastes nefs des grands studios, clos de hauts murs et rayonnants de lumière.
Au dehors, dans un grand travelling, réapparaît l’édifice, solaire, déployant ses volumesfortement structurés, équilibré par le mur de scène érigé, en forme de signal. Mouvement, rythme,harmonie, formes, justes réponses pour ce lieu voué à la Danse.

Roland Simounet

HISTORIQUE